La place des Emmurées à Rouen, huit siècles d’histoire du couvent à la halle
Sur la rive gauche de la Seine, dans le quartier Saint-Sever, la place des Emmurées porte le nom d’un ancien couvent. Son histoire associe des religieuses dominicaines vivant selon une stricte clôture, les destructions de guerre, une usine à gaz, des marchés populaires et la halle mise en service en 2014.
Pourquoi le nom « Emmurées » évoque des religieuses cloîtrées
Le nom de la place ne désigne pas des personnes punies ou murées vivantes. Les « Emmurées » étaient les religieuses jacobines, c’est-à-dire des Dominicaines, qui occupaient autrefois le monastère installé à cet endroit. Leur communauté vivait selon le régime de la clôture monastique, séparée du monde extérieur par de hautes murailles.
Ces murs délimitaient un espace consacré à la prière, au travail et à la vie communautaire. Le vaste enclos comprenait une église, un cloître, des bâtiments conventuels et des jardins. La toponymie a conservé cette image d’un couvent fermé sur lui-même. Le terme « Amurées » apparaît sur des plans anciens dès le XIVe siècle, avant que la forme « Emmurées » ne s’impose.
Une clôture qui structurait aussi la ville
La place actuelle ne correspondait pas à un simple espace vide. Elle occupait l’emplacement d’un territoire fermé, organisé autour du monastère. Les murailles séparaient la vie publique de Saint-Sever du rythme intérieur de la communauté et délimitaient les circulations, les parcelles et les jardins. Même après leur disparition, le nom du lieu a conservé la mémoire de cette organisation.
Du manoir Saint-Mathieu au monastère des Jacobines
Le site est associé au manoir épiscopal de Saint-Mathieu et à un établissement religieux plus ancien, dont l’existence est supposée avant le Xe siècle. Une dévastation est attribuée à Raoul Torte en 962. Au XIIIe siècle, le secteur connaît une nouvelle étape avec l’arrivée à Rouen des membres de l’ordre de Saint-Dominique.
Les Jacobins arrivent à Rouen en 1222 ou 1223, puis reçoivent en 1247 un autre emplacement attribué par Saint Louis. Le terrain des Emmurées est donné à ce dernier en 1261. L’installation des Dominicaines dans le manoir Saint-Mathieu est mentionnée en 1263, puis la fondation est officiellement confirmée en août 1269. Des sœurs venues du monastère de Montargis s’établissent alors dans ce lieu, qui devient le monastère des Emmurées.
Un ensemble religieux de grande ampleur
Le couvent ne se limitait pas à une petite chapelle. Il formait un vaste quadrilatère comprenant des jardins et un cloître autour duquel s’organisait la vie quotidienne. L’église possédait une nef voûtée de bois, un chœur et une chapelle axiale. Les dimensions rapportées, 58 mètres de longueur pour 9 mètres de largeur, donnent une idée de son importance sur la rive gauche.
La communauté vivait toutefois dans un environnement exposé. La proximité de la Seine rendait le secteur vulnérable aux crues. Les conflits pouvaient aussi endommager les bâtiments et les réserves du couvent. Le monastère devait donc composer avec les risques liés à sa situation et aux périodes de guerre.
Sièges, incendies et Révolution : la fin progressive du couvent
L’histoire des Emmurées est marquée par plusieurs destructions. Le siège de Rouen en 1418-1419, pendant la guerre de Cent Ans, affecte le site. En 1562, l’invasion protestante s’accompagne d’un incendie. Un autre incendie survient en 1591, lors du siège mené par Henri IV. Une importante inondation frappe encore le quartier en 1740.
| Date | Événement | Conséquence pour le site |
|---|---|---|
| 1418-1419 | Siège de Rouen | Le monastère est touché par les troubles de la guerre de Cent Ans. |
| 1562 | Invasion et incendie | Le couvent subit une destruction majeure. |
| 1740 | Inondation | Le secteur est touché par une importante crue. |
| 1792-1797 | Fermeture puis désaffectation | La fonction religieuse disparaît définitivement. |
En 1770, 19 emmurées sont encore mentionnées dans le monastère. L’église devient en 1790 une église paroissiale sous le nom de Saint-Benoît. Elle est ensuite fermée au culte en 1792, puis désaffectée en 1797. La communauté conventuelle ne survit pas à la rupture politique et religieuse de la Révolution.
Des usages civils et militaires après les religieuses
Les bâtiments changent alors de fonction. Une école gratuite pour les jeunes filles pauvres s’y installe en 1809. Le site accueille aussi des activités militaires liées à la caserne Saint-Sever. Des locaux sont encore occupés par l’armée en 1926. L’ancien couvent est ainsi modifié progressivement, selon les besoins scolaires et militaires du quartier.
Le dernier grand choc survient avec l’incendie de l’église, dans la nuit du 11 mars 1875. Les murs calcinés sont abattus en 1883. Les vestiges restants disparaissent ensuite peu à peu sous les équipements urbains et commerciaux qui transforment l’emplacement.
Comment les jardins du couvent sont devenus une place de marché
La transformation des anciens jardins commence en 1834 avec la construction d’une usine à gaz d’éclairage. Le site change alors de fonction : l’espace religieux accueille une installation liée aux besoins techniques de la ville.
Un marché aux bestiaux est inauguré en 1856. Un marché alimentaire est ensuite créé ou inauguré en 1889. Une rotonde est projetée en 1895, puis construite en 1896 au centre de la place. Elle est remplacée par de nouvelles halles en 1924. En 1933, les derniers vestiges encore présents sont rasés pour permettre l’édification d’une grande halle de marché.
Les bombardements d’août 1944 endommagent à nouveau le secteur. Un parking extérieur est ensuite aménagé en 1978. La transformation engagée au XIXe siècle se poursuit donc pendant plusieurs générations, avec des équipements adaptés à la circulation, au commerce et aux besoins de la rive gauche.
La place des Emmurées aujourd’hui : halle, marché et rares traces du passé
La halle contemporaine, conçue par l’architecte Arnaud Yver et mise en service en 2014, reprend la vocation marchande du site. Elle remplace l’ancien parking et donne à la place un repère architectural identifiable. À proximité, certains immeubles sont associés à l’architecte Georges-Louis Goupillières, autre témoin de l’évolution bâtie du quartier.
Les informations pratiques généralement indiquées mentionnent un marché le mardi et le samedi, de 6 h 30 à 18 h, ainsi qu’une brocante le jeudi, de 7 h à 18 h. D’autres jours d’activité étant parfois annoncés, il est préférable de vérifier la programmation avant de se déplacer, notamment pour la brocante et les événements locaux.
Que peut-on encore voir de l’ancien monastère ?
Le couvent a presque entièrement disparu. Des traces d’arcades et des éléments du cloître sont toutefois signalés dans une cour privée. Ces vestiges ne forment pas un monument ouvert à la visite, mais ils rappellent l’étendue de l’ancien ensemble religieux. Certains fragments ont également été signalés vers le Jardin des Plantes.
Pour comprendre le site, il faut donc partir du nom de la place, puis observer son échelle et ses usages actuels. Entre les étals, la halle et les rues de Saint-Sever, la mémoire des Emmurées subsiste surtout dans la toponymie. Ce nom relie encore la place actuelle au monastère médiéval, aux destructions successives et aux transformations qui ont marqué huit siècles d’histoire rouennaise.
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